Par Laurine JOLYOT, étudiante en sociologie et rédactrice invitée

 




Synthèse d’une analyse sociologique d’une profession forte en émotions : Avocat pénaliste


La profession d’avocat pénaliste soulève depuis toujours un certains nombres de questions, notamment lorsque ces professionnels se positionnent du côté de la défense des accusés. Le travail effectué au cours du mémoire, étant la base de cette synthèse, avait pour objectifs de se pencher non seulement sur la face visible de la profession, observable, entre autres, lors des audiences à la cours d’assises, mais également sur la face cachée de la profession, afin d’en comprendre les ressorts, dont la gestion émotionnelle et les régulations qu’elle demande au quotidien. Il s’agissait donc d’analyser dans quelle mesure la profession d’avocat pénaliste demande une gestion émotionnelle à l’avocat dans le cadre de son activité comme au quotidien, mais également de comprendre comment ces acteurs évoluent dans le théâtre qu’est le Palais de Justice, en alliant stratégies et travail émotionnel ? Quelles sont les difficultés auxquelles ils se confrontent au quotidien, et quels outils et méthodes ont-ils à leur disposition afin de les gérer au mieux ?

Dans un premier temps, il a fallu se pencher sur la face visible de la profession, celle qui semble se manifester dans l’esprit de chacun lorsque l’on évoque le terme « d’avocat pénaliste ». Nous parlons bien sûr ici des plaidoiries qu’ils effectuent au Palais de Justice, afin de défendre leurs clients. Ce travail a pu se faire grâce à des observations de procès, de Février à Mai 2015. Dans un second temps, il a été nécessaire de se pencher sur la face cachée de la profession, en mettant un pied dans le quotidien des avocats pénalistes et en tentant de voir ce qui s’y déroule. Pour cela, neuf entretiens avec des avocats pénalistes (sept hommes et deux femmes), inscrits au barreau de Lyon, ont été réalisés.

Après avoir croisé observations, extraits d’entretiens, et lecture sociologiques, il en ressort que dans la gestion des émotions s’opposent deux sortes de régions, que l’on peut appeler région antérieure, (Goffman E. – 1973) qui représente le Palais de Justice, le théâtre des avocats, et où ont lieu leurs représentations, les plaidoiries, et les régions postérieures, (ibid) qui représentent, au sens restreint, l’espace extérieur à la cour d’assises tout en restant dans l’environnement proche du Palais de Justice, et au sens large, tous les lieux pouvant servir de coulisses aux pénalistes, et où ils ne sont pas tenus d’effectuer une représentation.

Dans la région antérieure, lors des audiences, l’avocat pénaliste entre dans un rôle, celui de l’avocat défendant son client devant la cour, celui de l’avocat plaidant. Lors de ses représentations au Palais de Justice, il est souvent tenu d’effectuer un travail émotionnel (Hochschild Arlie R. – 2003), qui consiste à essayer de ressentir ou de réprimer une émotion, grâce à un jeu en profondeur (ibid), ou de feindre une émotion non ressentie réellement grâce à un jeu en surface (ibid). Dans tous les cas, les émotions ressenties ou non doivent être adaptées aux règles de sentiments (ibid) qui guident implicitement les actes et les manières de réagir émotionnellement selon une situation donnée. Par l’exemple du sentiment de compassion, nous pouvons analyser sur scène la présence d’un continuum entre jeu en profondeur et jeu en surface, qui sont la plupart du temps difficiles à distinguer. En effet, lors des audiences, ce sentiment peut aussi bien être subi pendant un temps par l’avocat (par exemple lors des témoignages des victimes ou de leurs proches), que géré (lorsque le pénaliste exprime sa compassion et sa compréhension face à ces témoignages, mais tente de ramener au-delà du principe d’humanité, le principe de l’objectivité du procès (Barbot J. et Dodier N. – 2014), ou même encore manipulé (lorsque le pénaliste tente de créer un sentiment compassionnel de la part des jurés autour de son client). Le travail émotionnel, peut alors être l’un des composants d’une réflexivité stratégique (ibid) lors de l’audience.

A cela s’ajoute le fait que l’avocat pénaliste, lors de ses représentations, se retrouve face à différents enjeux, concernant sa réputation, son image, ou encore ses relations avec les magistrats, qui l’obligent à composer au mieux avec tous les acteurs présents lors de l’audience, ainsi que son public. En termes d’émotions engendrées par la profession, le pénaliste est donc confronté à une certaine pression d’être en public, et à une tension de satisfaire à la fois le client, et à la fois les magistrats, notamment pour une question de crédibilité qu’il se doit de garder pour le bien de sa réputation dans le milieu. Cependant, l’émotion engendrée la plus présente dans le discours du pénaliste reste l’adrénaline que les plaidoiries lui procure, et les émotions d’accomplissement qui y sont rattachées : fierté, exaltation joie et satisfaction (Van Dam D, Nizet J, et Streith M – 2012 – p.320). Le pénaliste, dans son activité au Palais de Justice doit donc mettre en place une certaine gestion émotionnelle, afin d’être en adéquation avec les règles de sentiments que la profession implique lors des audiences, quelques soient les émotions ressenties.

En ce qui concerne les coulisses de la profession, la région postérieure, on y trouve également un besoin de gestion émotionnelle à différents niveaux. .En effet, le pénaliste est régulièrement confronté à différentes difficultés lui demandant une certaine capacité à réguler celles-ci. Tout d’abord, il est confronté à l’opinion publique, qui après enquête, n’est pas toujours des plus tendre avec lui, dû certainement à une culture occidentale ancrée dans les esprits et une incompréhension du choix de défendre des accusés. Se met alors en place un travail de mise à distance afin de ne pas être impacté au quotidien par cette opinion. Le pénaliste doit également parfois faire face, notamment à ses débuts, à une concurrence féroce dans le milieu, chacun cherchant à se faire une place dans le champ professionnel, éclipsant bien souvent l’esprit de confraternité, pouvant donner au pénaliste un sentiment de solitude, avec lequel il doit composer afin de se lancer dans la lutte de prestige et de reconnaissance qui prend place dans le champ entre les différents acteurs. De plus l’avocat est régulièrement confronté à des échecs, lorsqu’il n’a pas le résultat escompté lors du résultat d’un procès. De par l’importance des enjeux qui se jouent à la cour d’assises pour ses clients qui risquent l’emprisonnement, les échecs n’en sont que plus difficiles à gérer. Les avocats parlent alors parfois d’un « cimetière d’échecs » qu’ils ont derrière eux, termes percutants, reflétant bien la charge émotionnelle qui semble être rattachée à la profession et à ce qui en découle.

De ce fait les avocats s’investissent plus ou moins émotionnellement, et mettent plus ou moins de distance avec le sentiment d’empathie, se servant ou non du travail émotionnel afin de réprimer certaines de leurs émotions. Deux visions semblent alors s’opposer : celle des professionnels plaçant l’empathie comme centrale dans la profession, et celle des professionnels plaçant celle-ci comme un obstacle à un travail bien fait. Selon la distance que les pénalistes mettent avec ces difficultés rencontrées : le poids de l’opinion publique, le poids de la concurrence, mais également le poids des échecs et de l’investissement émotionnel dans la profession, les répercussions sont plus ou moins marquées dans la sphère privée des acteurs. Tandis que certains disent souffrir d’une trop grande implication et de conséquences sur leur moral dues à une angoisse et une pression permanente, d’autres arrivent à dresser une frontière entre sphère professionnelle et sphère privée.

Face à ces difficultés, nous avons vu que les pénalistes bénéficient parfois de plusieurs facteurs régulateurs. Tout d’abord, tout avocat à le droit de refuser un dossier sans avoir à donner une quelconque justification, cela peut donc être parce que le dossier le dérange émotionnellement, parce qu’un type spécifique de dossiers ne l’intéresse pas, ou encore parce qu’une mauvaise entente est perceptible avec le client. Quoi qu’il en soit, les avocats peuvent en cas de refus rediriger leurs dossiers, et même les passer au cours de la procédure à d’autres avocats, ce qui créé une régulation au sein de l’activité, entre division technique du travail et division morale du travail (Hughes Everett C. – 1997). D’autre part, il apparaît que ce sont bien souvent les conditions économiques qui régissent le choix des dossiers plus qu’un véritable choix personnel. Un des facteurs de régulation ayant un poids considérable dans la capacité à gérer les difficultés de la profession est l’expérience. En effet, que ce soit au niveau de la concurrence, des échecs, de l’implication émotionnelle, tout semble devenir plus facilement gérable avec le temps, créant chez les professionnels une certaine sagesse, mais également une respectabilité de la part de ses confrères et des magistrats. Il existe également une forte entraide entre avocats à certains niveaux, qui apparaît comme essentielle et tient une place centrale dans la gestion émotionnelle qu’implique la profession.

En effet, bien plus que simples conseillers, les avocats sont parfois les uns pour les autres de véritables soutiens face à des situations compliquées. Il semble alors se créer une communauté entre pénalistes, qui s’entendent à dire qu’eux seuls peuvent réellement se comprendre. Pour finir, en termes d’émotions engendrées par l’activité professionnelle, il ressort de cette étude des émotions globalement positives, visibles par un engagement affectif, une implication au travail et une satisfaction liée à celui-ci. (Paillé P. – 2008). En somme, quelles que soient les régions, antérieures ou postérieures, les pénalistes sont confrontés aux deux perspectives de l’analyse des émotions dans le travail, qui rappelons le s’intéresse pour l’une aux émotions engendrées par l’activité professionnelle et ce qui en découle, et pour l’autre au travail émotionnel qui est défini comme la maitrise de ces émotions.



Barbot J. et Dodier N. – 2014, « Que faire de la compassion au travail ? La réflexivité stratégique des avocats à l’audience », Sociologie du travail, N°56, pp. 365-385.

Goffman E. - 1973, La mise en scène de la vie quotidienne – La présentation de soi, Les éditions de minuits, coll « Le sens commun», 256p. Hochschild Arlie R. - 2003, « Travail émotionnel, règles de sentiments et structure sociale », Travailler, n° 9, pp. 19-49.

Hughes Everett C. – 1997, Le regard sociologique. Essais choisis. Textes rassemblés et présentés par Jean-Michel Chapoulie, Paris, Ecole des hautes études en sciences sociales. 333p.

Paillé P. – 2008, « Les comportements de citoyenneté organisationnelle : une étude empirique sur les relations avec l'engagement affectif, la satisfaction au travail et l'implication au travail», Le travail humain, 2008/1 Vol. 71, pp. 22-42.

Van Dam D, Nizet J, et Streith M. – 2012, « Les émotions comme lien entre l'action collective et l'activité professionnelle : le cas de l'agriculture biologique », Natures Sciences Sociétés, Vol. 20, pp. 318-329.