Par Thomas TURLIN, stagiaire et rédacteur invité

 


  

 

L’instruction est un terme aux significations multiples. Elle peut être publique ou privée, mais en matière de justice, elle est toujours secrète.

 

Aussi quelle ne fut pas ma surprise d'apprendre que l’humble étudiant-stagiaire que je suis allait avoir l’occasion de pénétrer dans les obscurs donjons du palais pour assister à un interrogatoire par ce magistrat, dit instructeur, souvent confronté à de mauvais garçons ayant mal appris leurs leçons.

 

Mon esprit rempli de tous les mythes de notre tradition inquisitoriale, je m’imaginais déjà voir le prévenu arriver, fers et boulets aux pieds, entouré de geôliers à la mine peu engageante, puis soumis à « la question », telle qu’elle était appelée à une lointaine époque, à l’aide d’instruments divers et variés, tout droit sortis de l’esprit malade des tortionnaires de la vieille Europe.

 

Fort heureusement, surtout pour les suspects, les temps changent, et la vérité, si elle n’en est pas moins intéressante, est beaucoup moins baroque. Les chaînes étant réduites au strict minimum, et le donjon, désormais appelé bureau du juge d’instruction, se trouve non dans des souterrains, mais au sommet de la plus haute tour du palais de justice. Une place appropriée pour celui qui a été qualifié d’homme le plus puissant de France.

 

Malgré la modernisation du cadre, le justiciable n’en mène pas large. Simple observateur, je sens déjà la prestance qui se dégage du juge. La mise en scène est calculée, et je ne doute pas que le principal intéressé n’y est pas resté insensible, l'ombre des gendarmes assis autour de lui ne faisant que la décupler.

 

Les questions sont courtes, les réponses un peu moins. Le temps passe au ralenti, comme suspendu. Le magistrat reformule dans la belle langue de Molière, mais sans en trahir l’esprit, les paroles à peine audibles de la personne interrogée et prend le temps de dicter ses propres questions, remarques et observations.

 

Tout cela a bien sur pour principal but de permettre au scribe greffier de tout reporter le plus fidèlement dans un procès verbal.

 

Mais ce ralentissement volontaire de la conversation contribue également à la solennité du moment. On est ici loin de la discussion presque informelle pendant la garde à vue entre le supposé malandrin et le policier, phase procédurale que j’ai pu observer dans une vie antérieure.

 

Autre point d'intérêt, le contradictoire. Si celui ci s’est invité dans l’instruction depuis les lois de 1993, dont je suis trop jeune pour avoir le souvenir, on sent bien que c’est le juge qui mène la barque et impose, dans une très large mesure, son rythme aux parties. Argument supplémentaire s’il en faut, pour ne pas confier ce poste à de jeunes magistrats qui s’y brûlent parfois les ailes.

 

Sortant des coulisses de la cour des arcanes où se déroule une procédure si peu comprise du grand public, je suis assailli par le contraste entre l’avocat de cinéma, qui à l’aide de grands effets de style et de manche écarte les chausse-trappes et peaux de bananes de l’interrogatoire de son client, et la réalité plus glacée de celui qui assiste impuissant aux réponses mal venues de son protégé, malgré un long entretien de préparation en détention. C’est ainsi, celui à qui on pose les questions, c’est le justiciable et non l’avocat.

 

Notre procédure n'a définitivement pas d'inquisitoriale que le nom. Quand à savoir s’il s’agit d'une bonne chose ou non, je ne m’aventurerais pas sur ce terrain plus miné que les plages de Normandie en 44.

 

Alors que je finis de rédiger ce billet, je pense à ce jeune homme, d'environ mon âge, qui vient d’être mis en examen, tandis que de mon coté, je m’apprête à passer des examens d'un tout autre type …