Par Matthieu Lahaye, professeur agrégé d’histoire et rédacteur invité

 


 

 

Qu’est-ce qui pousse un homme à tuer ? Telle est la question que se pose Michel Nassiet dans son dernier ouvrage[1]. Spécialiste d’histoire sociale, il affirme que la baisse continue de l’homicide dans la résolution des conflits s’explique moins par l’irrésistible ascension de l’État entre les XVIe et XVIIIe siècles que par la transformation de la famille, sans cesse plus resserrée sur la cellule conjugale.

 

C’est sur ce point précis que l’auteur rencontre la polémique en discutant fermement la position des héritiers de Norbert Elias, voyant dans le « processus de civilisation » opéré par l’État, le moteur essentiel du reflux de la violence. Pour le sociologue allemand, la violence est dans l’individu et son niveau dans la société ne dépend que du contrôle que l’État exerce sur les acteurs sociaux.

 

Avec ce souci devenu traditionnel en histoire d’étayer la démonstration par un certain éclectisme bibliographique, Michel Nassiet préfère suivre la route de Durkheim pour qui l’homicide dépend des forces sociales qui y portent. Ces forces résultent de l’attachement de l’individu à des groupes de parenté et à des communautés religieuses. Car, dans les sociétés d’Ancien Régime, on tuait d’abord et avant tout pour des questions d’honneur.

 

Les chiffres paraissent éloquents en dépit des difficultés de quantification de la violence. Si les taux anglais sont divisés par cinq entre le XVIe et le XVIIIe siècle, le nombre d’homicides en France, dès la fin du XVIIe siècle, est déjà quasiment similaire à celui de la France du XIXe et XXe siècles. Il est vrai que l’on constate certaines exceptions régionales notables comme en Corse où le nombre d’homicides ne diminue véritablement qu’au début du XXe siècle.


Tu ne tueras point 


À l’aide de nombreux exemples, l’auteur nous rend plus intelligible le passage à l’acte. Considérons seulement le cas du seigneur de Mouy, qui, en 1583, quatorze ans après la mort violente de son père, tue en pleine rue à Paris son meurtrier. Cette injonction permanente à laver l’honneur, ce sentiment très subjectif de ce que l’on se croit en droit d’exiger des autres, est le fait des pères outragés, des veuves éplorées, des sœurs inconsolables de la mort d’un frère ou même des oncles et des tantes.

 

Dans cette démonstration bien huilée survient cependant très vite une difficulté. Compte tenu des lacunes des archives judiciaires, rencontrer la violence passe surtout par l’utilisation des lettres de rémission, demandes adressées par les agresseurs au souverain afin que leur soit accordé son pardon. Depuis 1539, ce pardon ne pouvait être obtenu qu’en cas d’homicide par légitime défense ce qui laisse imaginer la manière tendancieuse dont les crimes et délits étaient présentés dans ces documents. Mais comment affirmer que la violence baisse grâce à la modification des structures familiales et l’étudier à partir de documents qui attestent précisément du rôle de l’État dans la régulation des conflits ? Là se trouve probablement la limite principale du raisonnement de M. Nassiet.

 

Comme souvent, il semble donc que la vérité soit au milieu du gué. La baisse des homicides dépend à la fois de la montée en puissance des structures étatiques et de la modification lente, mais certaine, des structures de la parenté. Les psychanalystes diraient sans doute que c’est l’espace verbal ouvert par la lettre de rémission qui permet la symbolisation des actes violents, donc leur sublimation et in fine leur disparition. Mais tel n’est pas l’objet de ce livre.

 

Cet ouvrage est à lire car il nous aide à mieux comprendre certains concepts clefs de la première modernité : l’honneur, la race, la vengeance et à réfléchir à l’épineuse question de la violence humaine. Mais si les XVIe et les XVIIe siècles peuvent laisser Michel Nassiet constater un reflux de l’homicide dans la résolution des conflits sociaux, le XXe siècle nous empêche cependant de parler d’une baisse de la violence chez l’homme, dont l’expression majeure devint la violence d’État. En cela la société de l’honneur paraît plus un mode d’expression de la violence, que son origine.

 

La question du mal reste donc entière.



[1] Michel Nassiet, La violence, une histoire sociale. France, XVIe-XVIIIe siècles, Seyssel, Champ Vallon, 2011.